Vu sur le net :: la plus vieille épopée du monde

épopée

Pour mes soeurs, ma mère, et celles des jours pairs

 

Alors voilà, j’ai reçu beaucoup de mails de femmes sortant de maternité. Là-bas aussi, on aurait bien besoin de se réconcilier. J’ai posé mon service trois pièces (sans heurt, lui et moi sommes de très bons amis), j’ai mangé beaucoup de yaourts aux soja et j’ai tenté de me mettre dans la peau d’une femme. Pour comprendre. Comprendre quoi ? Tout simplement la plus vieille épopée du monde.

« On me déclenche un matin, à 9h. Ça commence à douiller environ une heure plus tard. Dure à la douleur, je me tais, je serre les dents, j’insulte intérieurement le monde entier. A 19h, quand je songe vraiment à tartariser quelqu’un, je bipe. Une sage-femme arrive : elle a le droit d’être moche et de loucher, pas d’être désagréable (après tout, j’accouche ! Merde !).

Qu’est-ce qu’il y a encore ???” (le “encore” est magnifique) “J’ai VRAIMENT mal. Pourriez-vous me dire si le travail avance, à combien je suis ?” Ecoutez, on vous a donné un Spasfon, ça devrait passer” (avis à tous les soignants : dire “Spasfon” à une femme qui douille à cause de l’alien sanguinolent qui se fraye un chemin au travers de ses entrailles, ça peut virer dangereux) “Quand même, vous voudriez bien me dire où j’en suis ?” Gargamelle soupire, Gargamelle s’assied, Gargamelle met un gant, et je n’ai même pas le temps de hurler car elle me fait tellement mal que je perd connaissance.

Message reçu 5 sur 5 : je suis à 2 centimètres et je ferais bien de fermer ma grande gueule de connasse qui accouche un soir où Gargamelle est de mauvais poil.

Nuit de cauchemar jusqu’à 4h du matin où je trouve enfin LE truc plus efficace que le Spasfon : accroupie dans le couloir, accrochée à un radiateur, je me balance d’avant en arrière en mode “Vol au dessus d’un nid de fofolle”.

Un ange passe, et s’arrête : elle s’appelle Tartine, elle est douce, délicate, elle me dit bonjour, il est 6h du matin, elle me relève, me raccompagne en salle de travail, me prend dans ses bras, et je crois même qu’elle m’autorise à lui mordre un peu l’épaule de douleur (j’ai mordu fort : désolé Tartine, mais comme dirait Mamie : “fais du bien à Martin, il te chiera dans la main“).

Tartine me dit qu’elle est élève sage-femme, et elle me dit aussi qu’on va me mettre sous morphine. Je suis arrivée à un tel degré de douleur qu’elle me proposerait une scie sauteuse que je lui embrasserais les orteils en louant “Ari Krisnha”.

On me morphinise. Je plane. Je raconte à Tartine qu’il y a une vieille sorcière, tout à l’heure, qui m’a fait un toucher vaginal tellement monstrueux que je pense qu’en fait, c’est Edward aux mains d’argent ou bien Freddy Krueger rescapé des “Griffes de la nuit”. Elle rit. Je plane de plus en plus, j’oublie tout et je m’endors un peu.

Deux heures plus tard, j’ouvre un oeil : la douleur renaît, Tartine a disparu, Gargamelle est de retour.

Elle me sourit, ce que je trouve suspect. Elle a l’air radieux. Je panique : que prépare-t-elle ?!?!?

On est mardi matin, et Mouflet ne veut toujours pas sortir. J’ai mal à en hurler, ça n’avance pas du côté de ce p…..n de col de merde que ma mère m’a léguée.

BREF, je n’accouche que le lendemain soir à 19h.

Tartine passe me voir, je lui demande ce qui a pu rendre Gargamelle aimable. Elle rit et me dit :”Quand vous étiez sous morphine, vous avez pleuré en lui disant qu’elle était la plus belle femme au monde et que vous l’aimiez“. Nota pour le deuxième bébé : Draguez directement la sage-femme sans passer par la case morphine.

Gargamelle et Tartine partent en repos. Moi, je suis seule sur le lit, j’attends, j’entends les bruits du couloir, je me pose des milliards de questions. Un être humain vient quand même de me traverser le corps de part en part !
Qu’est-ce qui est arrivé à mon entre-jambe ? Mon ventre ? La cicatrice est-elle grosse ? Est-ce que le bébé va bien ? Est-ce que je retrouverai une vie de femme ? Est-ce que je saurai être une bonne mère, être à la hauteur ? Est-ce que le père me trouvera belle quand même après neuf mois de grossesse ?

Et puis, pendant neuf mois, on m’a beaucoup choyée. Maintenant que le bébé est là, c’est lui la star…

Quelqu’un en blouse entre dans la chambre. Il ne se présente pas. À côté du lit, il pose un bassin sans dire à quelles fins : vomis, urines, selles ? Suffit de demander !Accoucher revient peu ou prou à se transformer l’espace d’un ou deux jours en une machine à fluide capable de produire dans le même temps des larmes, du sang, etc. (dans le “etc” je mets toutes ces choses dures ou liquides et qui sentent forts… comme disait Mamie tous les matins en sortant des toilettes “Le caca, c’est la vie !”) La cicatrice fait mal. Épisiotomie ou césarienne, ça fait mal quand même. C’est du corps ouvert en deux puis refermé avec du fil et une aiguille. Ou des agrafes (comme un sac plastique à l’entrée d’une grande surface : Clac-Clac-Clac. Emballé, c’est refermé. Patiente suivante, s’iouplait !) Je leur donnerais bien ce corps tout charcuté. Je leur donnerais et je partirais en balade. J’en sortirais comme le pied se retire d’une chaussure : “FLOP ! Tenez ! Ceci est mon corps ! FLOP ! Débrouillez-vous, je me casse prendre l’air. Adios muchachos ! Arriba-riba !” Qu’ils y fassent ce qu’il veulent, qu’ils trifouillent dedans, mettent des sondes, etc. Je vais prendre l’air, ma douleur reste là, avec ce corps, son abdomen tout avachi, ses sutures, ses questions, sa fatigue ! Merde !

Parce que j’en ai marre d’être là, avec tous ces gens inconnus qui entrent dans la chambre, me connaissent sans que je les connaisse, ne se présentent pas, regardent mon pubis, cette petite mangue frêle, en parlent comme d’une chaussure au cuir abîmé et qu’un colloque de cordonniers essaieraient de réparer… Et puis il y a la vue du sang séché, les odeurs du sang séché, le bébé qu’il va falloir tenir dans ses bras, nourrir, changer, aimer (oui, parfois, paraît que certaines mères doutent d’y arriver, c’est normal. Rien ne va de soi dans la vie. Rien.) Être aimée ? Est-ce qu’il va m’aimer ? Est-ce que je saurai bien faire ?

Oui : je saurai bien faire.

Et puis, au pire, si cela se passe mal, j’aurai essayé, comme toutes les femmes qui m’ont précédée depuis que le monde est monde. Nous ne sommes pas parfaites : on a toutes écrit en lettres noires et en rides profondes le mot “humain” sur le front.

Définition du mot “Humain” : nom masculin (je sais…), espèce compliquée qui essaye de s’en sortir et se casse la gueule une fois sur deux.
Cette définition n’est pas une excuse, mais c’est un début d’explication.

Je vous laisse, je vais remettre mon service trois pièces, c’est vraiment épuisant d’être une femme… La plus vieille épopée du monde n’est pas faite pour les hommes »

Par Baptiste Beaulieu

Source : Au féminin

Découvrez le blog de Baptiste Beaulieu

5 commentaires pour "Vu sur le net :: la plus vieille épopée du monde"

  1. dit :

    Si même ici les hommes se prennent pour des femmes…

  2. Alala … Quelques sentiments similaires me reviennent quand je repense à mon accouchement.

    Le problème c’est surtout qu’on ne prévient pas.

    Un accouchement déclenché : c’est très douloureux et surtout pas naturelle, pas étonnant que le col ne s’ouvre pas à la guise des médecins et sage-femmes.
    Un accouchement déclenché, comme une péridurale, une rupture artificielle de la poche des eaux ça mène bien souvent à une césarienne, un forceps, une ventouse : mais ça pareil on ne nous le dit pas.

    Personnellement, j’ai subit une césarienne et j’ai eu la chance d’avoir une équipe médicale plus que sympathique, on prenait bien soin de moi mais quand même, quand je compte le nombre de personne qui sont allées farfouiller dans mon entre jambes ça fait un peu peur et c’est surtout inhumains.

    C’était mon premier, il y a des erreurs que je ne ferais pas deux fois !

Un truc à dire ?