Lettre à Léa

Sainte Baume

Je me souviens encore de notre première rencontre. Tu es venue m’accoster à la cafète, juste après un cours pour le moins sulfureux où mon honneur de femme m’a poussée à défendre la vie en plein amphi, face à des sifflements, des insultes et une prof abasourdi par le fait que l’on puisse « …tenir des propos comme ceux-là à l’aube de l’an 2000 alors que les 343 salopes s’étaient battues pour nos libertés et nos droits »

Pourtant, mes propos n’ont provoqué aucun génocide, ni tué aucun innocent mais simplement défendu le droit de l’enfant face aux droits à l’enfant. C’est vrai que mes opinions sur la dignité humaine ne reflètent guère celles de la mode actuelle où la femme doit pouvoir utiliser son corps comme un objet sans avoir à en assumer les éventuelles conséquences. Ma position a donc engendré des réactions inattendues telles que la tienne, qui, de toute évidence, ne doit rien au hasard. 

    C’est les yeux gonflés de larmes, les poings serrés par la colère, l’incompréhension et la haine que tu t’es installée en face de moi devant cette petite table ronde calée entre deux machines à café. Dans un silence glacial, je me retrouvais alors pour la première fois devant cette réalité qui m’était inconnue. Ton regard sombre, qui traduisait un besoin de comprendre, m’empêchait de décrocher un mot malgré les connaissances que j’avais… Tu avais besoin d’extérioriser un mal-être qui te hantait depuis déjà trop longtemps sans comprendre pourquoi.

      Cette détresse était légitime. Personne ne t’avait laissé véritablement le choix, ton droit ! Ton médecin et ta mère avaient déjà tout réglé dans le moindre détail ou presque avant de te demander ton avis ! Ils t’ont vendu cette opération comme une libération avec cette phrase du docteur qui résonne encore si souvent dans ta tête “…Vous allez pouvoir continuer à vivre votre jeunesse, mademoiselle ! Dans quelques heures, votre vie sera comme avant…”

     A ta sortie d’hospitalisation, il ne t’a fallu que quelques heures pour comprendre le poids de ce mensonge à l’apparence de bonbon. Puis nos langues se délièrent au fil des heures. Non sans trembler, tu me décrivis le jour où ta propre mère a pris elle-même le rendez-vous en t’expliquant, par un vocabulaire bien huilé et tout droit accouché du planning familial, que ce n’était pas dramatique, que tout allait s’arranger rapidement. Je dois t’avouer dans ces quelques lignes que je t’écris aujourd’hui, n’avoir trouvé aucun mot pour parer les déflagrations que cet acte avait laissé sur ton visage. Ces traits, que l’on devinait autrefois si doux, était maintenant ceux d’une femme encore enfant à qui on a vendu la mort de sa propre chair. Je n’avais vu cela qu’à travers les chapitres d’un livre, certes bien construit, mais inefficace pour répondre à ta détresse.

      Aucune théorie ne peut cicatriser ce genre de blessure. Tu avais besoin d’une oreille attentive. Nous avons grandi en amitié. J’ai appris à comprendre, sans excuser gratuitement, mais en écoutant pour mieux trouver ensemble la vérité qui sauve. Dix ans après, me voilà en train de répondre à ton faire-part qui m’annonce la naissance de ton cinquième enfant. Le temps a passé vite, trop vite. Il a été notre navire mais pas notre domaine. Je garderai toute ma vie en tête ce premier échange qui a abouti sur cette grande amitié. Je suis heureuse d’apprendre que tu n’as pas laissé le vieil homme plein d’aigreur, qui tapait à la porte de ton âme, avoir raison de toi et des tiens. Aujourd’hui, tu t’occupes des gamines qui subissent la dictature des puissants, mêlée à l’égoïsme que cette société dégage, où seul l’individualisme et la jouissance immédiate règnent en maître. Sache que, derrière les portes de mon couvent, il ne se passe pas une journée sans que j’égraine mon chapelet pour que la vie de ces innocents ne s’arrête pas dans un bloc opératoire. Oui, je prie pour la conversion des bourreaux mais aussi pour ces bébés que tu sauves par l’attention tu offres à leur mère. 

         Que la Saint Vierge puisse t’accorder la grâce de voir ton œuvre perdurer, car du péché naît parfois la sainteté. Oui, ce que Dieu a fait pour Marie-Madeleine et le bon larron, Il peut le faire pour chacun d’entre nous si, juste l’espace d’un instant, nous fléchissions le genou au sol en baissant le front. La fatalité n’existe pas, Léa, et tu le sais comme moi. Sache que, si au fil de nos années d’étudiantes, je t’ai aidé à redécouvrir l’amour Vrai, tu m’as offert, par ton exemplarité en réparation de tes fautes, la force de l’engagement qui, pour moi, était auprès du Seigneur.

        La route est si longue et les chemins vers le ciel sont si sinueux que le doute s’installe parfois, au fur et à mesure que mon corps s’essouffle. Je suis malade Léa, et je serai bientôt rappelée dans la maison du Maître. Prie pour le repos de mon âme, pour qu’elle ait la joie de te recroiser dans le jardin fleuri de l’Éternité.

Soeur Phylomène qui t’aime et reste à jamais ton amie Margot !

 

 

12 commentaires pour "Lettre à Léa"

  1. Claire dit :

    C’est normal que j’ai les larmes aux yeux ?

  2. Jean Paul dit :

    Mon Dieu,
    Toi qui peut tout,
    Accorde à ces mamans la grâce de résister au désespoir,
    De trouver sur leur chemin l’ange que tu as envoyé,
    De savoir accepter le fardeau doux et souriant
    de l’amour de leur tout petit;

    Permet, Dieu bon
    que ces enfants survivent
    et deviennent un jours
    des Femmes ou des Hommes
    qui pourront librement choisir d’hériter ton Royaume
    Avec notre seigneur Jésus Christ

  3. nanou dit :

    Que dire de plus ????

  4. Jean Paul dit :

    Biz à vous toutes, les mamans

    • Michel dit :

      N’y-a-t-il pas suffisamment d’enfants non voulus qui naissent tus les jours, sans que l’on puisse épargner à la majorité ce martyr qui consiste à tirer toute sa vie le boulet de la conception accidentelle? N’est-il pas plus charitable de renvoyer d’où il vient l’ange qui ne doit son incarnation qu’à un préservatif qui craque, une perte de contrôle due à l’alcool, à une euphorie passagère, ou pire à l’acte odieux du criminel prenant la femme de force?

      Mon meilleur ami est un enfant non voulu, il a 35 ans, et pour lui chaque anniversaire qui passe est un jour non pas de liesse, mais de DEUIL, je le cite. Second enfant de la famille, il est arrivé au mauvais moment et dans la violence et il en paie toujours le prix. Il a subit l’humiliation, et la violence de ses deux parents, bouc-émissaire, moins bien traité que le chien de la maison (de fait le martinet de dressage canin, c’est lui qui en a fait les frais, à en user les lanières de cuir). Il a fini par bien s’en sortir mais il n’oubliera jamais que pendant 20 ans il a vécu comme s’il était un intrus sur cette Terre, “un qu’on tolère.”

      Et je connais un homme âgé, non voulu, encore un second enfant arrivé trop vite, trop tôt en pleine guerre (1940), et tout en lui donnant l’amour qu’elle pouvait, sa mère n’a cessé jusqu’à sa mort de lui répéter: “toi, je t’ai eu pour mes péchés! Tu es né pour me punir!.” Cet homme c’est mon oncle, sa mère était ma grand-mère.

      Donc non je ne suis absolument pas d’accord avec vous, et je crois que si notre seigneur ne l’avait pas voulu, il n’aurait pas donné aux hommes la possibilité d’intervenir. D’ailleurs Dieu, dans sa grande sagesse, a permis à la louve et à l’ourse de pouvoir mettre fin à leur grossesse en cas de danger ou de famine, il est normal qu’il fît le même don à la femme.
      Je suis un homme, célibataire, de 32 ans et quoi qu’il advienne je ne porterai jamais la vie dans mes flancs, dans mon ventre en revanche je sais qu’une maladresse de ma part ou un incident de contraception pourrait avoir pour conséquence de transmettre la vie involontairement, pour cela j’accepte que la femme puisse avoir une possibilité supplémentaire de se prémunir, de se protéger face à un tel événement, le pouvoir de choisir, par charité et par équité parce qu’il est tellement facile pour un homme lâche de nier sa part de responsabilité dans l’engendrement, d’un simple “Qui me dit qu’il est de moi!” tandis que la femme ne peut nier l’évidence. Un enfant doit être le fruit de l’amour et non pas simplement le résultat d’un plaisir fugace, voire de la rencontre accidentelle entre deux cellules.
      Non l’avortement n’est pas anodin, c’est un acte lourd qui doit être réfléchi posément, volontaire et en conscience, oui il y a un après et les femmes sont trop souvent laissées à elle-même avec leur souffrance, mais c’est avant tout un acte de courage et pour beaucoup de femmes, un geste de lucidité face à leur situation, et c’est probablement pour beaucoup d’anges une bénédiction de ne pas naître, de ne pas vivre dans la souffrance et la culpabilité de l’utérus maternel au cercueil, exister non comme un être humain à part entière mais comme le rappel permanent de la faute parentale, ou d’une violence subie.

      • chris dit :

        bonjour à toi Michel,
        je comprends ta réflexion et également tes arguments. Tu cites des exemples de personnes dont le mal être est tout à fait compréhensible au vu de la vie qu’ils ont subis. Puissent-t ils un jour vivre heureux !
        Permets moi cependant de te dire que je pourrai te donner des contres exemples de personnes qui n’auraient jamais dû être parmi nous mais que les circonstances ont fait naître alors que l’avortement était prévu, et ces personnes sont aujourd’hui très heureuses et leurs parents remercient la providence de ne pas avoir permis l’avortement.
        Il me semble que le débat ne peut se situer sur la citation d’exemple : car il y en aura toujours pour servir les différents points de vus.
        Tu le reconnais toi même, l’avortement n’est pas anodins et laisse souvent les femmes à une réelle souffrance. Tu le dis aussi, l’homme a sa part de responsabilité que trop souvent il refuse d’assumer laissant ainsi la femme seule dans un choix que finalement les mœurs ont banalisés. Tu parles alors de charité en supprimant un petit être qui n’a pas eu son mot à dire. Mais la charité ne s’adresse à l’homme qu’en vue d’améliorer sa vie et ne pas la supprimer. Pour le chrétien cette charité s’exercera d’abord en vue du salut de l’âme de son prochain pour un jour pouvoir “la recroiser dans le jardin fleuri de l’Éternité” comme le dit joliment sœur Philomène.
        Donc il se pose maintenant 2 questions : la première est de savoir si le petit être en formation est bien vivant dans le ventre de sa maman, et si par confort on a le droit de le supprimer. C’est finalement le débat fondamental de l’avortement. Et la deuxième : est ce que l’homme, responsable au même titre que la femme de la grossesse de celle-ci, ne devrait-il pas mesurer plus l’importance et les conséquences de l’acte sexuel ? Tu le dis toi-même, une petite erreur de ta part ou un incident de contraception peut être lourd de conséquences. Ne serait-ce pas un réel acte de charité, justement envers sa partenaire, de mesurer réellement les conséquences de l’acte auquel on s’adonne (moi le premier) sans réfléchir, simplement par plaisir ? Avec ou sans contraceptif, nous savons que ça peut déraper et que la procréation non voulue peut survenir. La charité, n’est elle pas alors, d’accompagner la femme et assumer la paternité sachant que l’avortement laisse des traces douloureuses, plus ou moins enfouies chez toutes les femmes. Certes, cela demande du courage et de la volonté et malheureusement il est plus facile de démissionner en acceptant, après tout, l’avortement. Le violeur démissionne de la même façon.
        N’est ce pas lorsqu’il assume pleinement sa responsabilité, que l’Homme assume pleinement sa liberté ? Alors ne soyons pas hypocrites : si l’acte sexuel est un réel plaisir, il faut en assumer toutes les conséquences, agréables ou pas. Ou alors s’abstenir.
        Dieu a permis à la louve et à l’ourse d’avorter, même à certains animaux de manger leur progéniture lorsque la survie de l’espèce est en jeu. Mais l’Homme, se résume-t-il a un simple animal ? Dieu a aussi permis à l’homme de s’entre-tuer, cela ne justifie pas pour autant l’acte.
        Homme ou femme, libre et responsable nous sommes de s’adonner au plaisir sexuel et d’en assumer les conséquences. Si l’on choisi l’avortement, la question finale est de savoir si c’est un crime ou pas. Nul n’a le droit d’ignorer cette question s’il veut être considérer comme responsable et donc comme être libre.
        Chacun y apportera sa réponse et se gardera bien de juger les autres, même si l’acte est condamnable.
        Et si d’aventure, nous posons un acte condamnable, n’ayons pas la légèreté de dire que nous ne savions pas. Mais souvenons nous que nous pouvons humblement demander pardon, car “ce que Dieu a fait pour Marie-Madeleine et le bon larron, Il peut le faire pour chacun d’entre nous si, juste l’espace d’un instant, nous fléchissions le genou au sol en baissant le front” (sœur Philomène).
        cordialement

  5. Marion dit :

    De toutes manières, heureusement que l’avortement existe, sinon nous serons bientôt trop nombreux sur Terre… Et à ce moment là, on fait quoi??
    Si ma grand mère avait pu connaître l’avortement (et surtout la contraception), elle ne me conterait pas ses récits de femme usée par la vie et par ses nombreuses grossesses… Elle aurait pu devenir celle qu’elle voulait être… Enseigner, devenir une femme accomplie, ne pas se sentir telle une “poule pondeuse”… Ses enfants, s’ils avaient été désirés, n’auraient sans doute pas souffert de carence affective qui se répercute sur nous maintenant… Peut-être je ne serais-je pas là, et alors? Je ne m’en rendrais pas compte!
    Et sinon, que pensez-vous de ces femmes qui se font violer? Doivent être garder le fruit de cette union??

    • fredpaca dit :

      On produit actuellement suffisamment de nourriture pour nourrir plus de 12 milliards de personnes. Sans parler du gaspillage. Si des gens meurent de faim, ce n’est pas le hasard ni la surpopulation. C’est une volonté politique.

      Et pour le reste, ce n’est pas à nous de décider si une femme doit garder son enfant ou non. C’est à elle seule.

  6. Arwen dit :

    Quelle belle lettre! C’est émouvant mais pas juste cela car beaucoup d’histoires le sont. Là, cela respire la vérité et la bonté. Et les arguments des défenseurs de l’avortement ne tiennent plus.

  7. Laetitia dit :

    D’abord bravo à Michel et Chris pour leurs discours responsables d’hommes.
    S’il le fallait, je défendrais le droit à l’avortement pour mes 3 filles et pour moi… mais je supporte mal que cette pratique soit devenue “un mode de contraception” en France.
    L’avortement n’est pas un acte anodin, je ne condamnerai jamais une femme qui l’a fait car elle pensait ne pas avoir d’autre choix.
    Aidons les jeunes de notre pays à prendre aussi conscience de leurs actes !

Un truc à dire ?