Analyse de la société enfantine par Marie Vermande

Sociétés enfantines

Lorsque je repense à l’école primaire, les seuls souvenirs qui me reviennent sont ceux de la cours de récré : vous savez, cet espace plus ou moins grand, où les enfants évoluent librement et créent leur propre petite société, issue de leur imaginaire, sans tenir compte des consignes adultes.

Dans l’école de mon enfance, perdue au milieu de la campagne, nous avions en guise de cours de récré, une immense pâture, entourée de haies de ronces. Il y avait une autre petite cours de caillou pour ce que nous appelions les petites récrés, et un grand hangar comme préau.

Tandis que les filles étaient reines des bancs de l’école et se disputaient la place de première de classe, dans la cours de récré, c’était bien souvent les garçons qui faisaient la loi. Chaque gamin avait son clan, et chaque clan avait son camp, creusé dans les ronces autour de la pâture. C’était presque toujours l’occasion d’effroyables guerre des camps. Pour alimenter ces guerres, il y avait les pneus. Eh oui, notre cours de récré était emplie de vieux pneus crevés que nous utilisions pour meubler les camps, ou pour en faire des murailles de protection. Voler le pneu d’un autre camp, c’était lui déclarer la guerre. Et ces guerres étaient bien sûr interminables et se finissaient parfois en cris, en larmes et en bobos.

A certaines périodes de l’année, les camps faisaient des trêves. Pendant ces périodes de calme, nous occupions nos récréations à creuser des trous dans la terre -sur le territoire de nos camps- en quête de trésor. Comme la pâture avait été à une autre époque un champ de bataille, nous trouvions des tas d’objets plus ou moins faciles à identifier : beaucoup de balles, de vieux sous, des bouts de fer, il paraît même que quelqu’un avait trouvé un fer à cheval et quelqu’un d’autre un casque de soldat. Nous entreposions nos petites découvertes dans une boîte : c’était notre trésor.

Une guerre fille garçon qui à toujours bon dos…

Pendant les « petites récrés », l’accès à la grande pâture nous était interdit, et nous devions nous contenter de la cours de cailloux. Là, suivant les modes, plusieurs jeux se mettaient en place. Et comme la guerre des camps n’avaient pas lieu d’être pendant les petites récrés, c’était bien souvent la guerre filles-garçons qui prenait la place. L’un des jeux les plus populaires était le fameux « les filles attrapent les garçons ! » -ou le contraire. A une autre période, les billes furent très prisées, pendant laquelle je me souviens de « grands » (les CM2) qui arrivaient avec l’allure d’homme d’affaire, tenant en main une mallette remplie de billes de toutes sortes.

Voilà en vrac quelques souvenir du monde de mon enfance, ce monde sauvage, cruel, et au final tellement logique malgré l’innocente apparence.

Le monde de l’enfance, contre lequel le monde des adultes ne peut rien, et où ses lois si réfléchies, si sérieuses et si élaborées tombent et paraissent peu de choses.

Monde innocent et si logique!

Allez expliquer à un enfant, en effet, que l’homme et la femme c’est exactement la même chose, et qu’il n’y a pas de différence entre les deux, qu’on choisit ce que l’on veut être. L’enfant vous regardera avec des grands yeux ronds, car il sait bien que dans son monde à lui, ça na pas de sens. Il sait bien que dans l’univers des enfants, quand on joue à « les filles attrapent les garçons »,  si lui il commence à essayer d’expliquer à tout le monde qu’on ne peut pas jouer à ce jeu, que ce n’est pas possible d’y jouer, parce que filles et garçons c’est la même chose, eh bien il sait bien qu’au bout de quelques secondes il se fera toucher, et que ses beaux discours n’auront plus de sens, car il ne pourra plus jouer.

Allez expliquer à un enfant que dans la cours de récré, on ne peut pas jouer à la terre, parce que dans la terre, il y a des tas de microbes, et que ça salit, l’enfant vous regardera avec un air dubitatif. Parce qu’il sait bien lui, que s’il n’était pas allé jouer à la terre, et à creuser pour retrouver des objets étranges, il n’aurait jamais pu trouver ce morceau de fer à cheval, ou ces balles qui peut-être datent de la grande guerre, ou ces pièces rouillées, et tous ses trésors. Et il n’aurait jamais pu se sentir comme un archéologue.

Allez expliquer à un enfant que dans la cours de récré, il ne faut pas jouer avec les bâtons, il ne faut pas jouer dans les ronces, il ne faut pas prendre trop de risques, parce que l’on pourrait tomber, se faire mal, saigner au genoux, ou s’arracher ses vêtements avec les ronces. L’enfant vous regardera avec un air dépité. Parce qu’il sait bien lui que s’il n’avait jamais joué avec des bâtons, que s’il ne s’était jamais risqué dans les ronces, il n’aurait pas pu creuser des cabanes dans les ronces et faire son camp, à lui et à ses copains. Et jamais il n’aurait pu se sentir comme un pionnier ou un bâtisseur.

La fierté du conquérant

Allez expliquer à un enfant, que la guerre, ce n’est pas bien, que seuls font la guerre les mauvais, les intolérants et les méchants. L’enfant vous regardera avec un air peu convaincu. Car il sait bien lui, que s’il ne jouait jamais à la guerre, que s’il ne déclarait jamais la guerre au camp qui lui avait volé un pneu, eh bien ceux de son camps n’auraient sûrement plus aucun pneu pour aménager leur territoire qui ne serait qu’un espace vide et désert. Et jamais il n’aurait ressenti cette fierté de conquérant, lorsqu’après une bonne bagarre, il était revenu, entouré de ceux de son camp, victorieux et en possession de son bien.

Allez expliquer à un enfant qu’on ne doit pas ramener d’objets de la maison, parce que les enfants de l’école doivent tous être égaux, et que si un enfant arrive de sa maison avec plus de billes, ce n’est pas juste pour les autres. L’enfant vous regardera avec un air désolé. Car il sait bien lui que s’il n’avait pas pu ramener son unique bille à l’école, et qu’il n’avait pas pu jouer avec cet autre enfant qui a des tonnes de billes, eh bien il n’aurait jamais pu gagner en jouant contre lui, il n’aurait jamais eu avoir deux billes, puis trois billes, puis dix… Il serait resté avec son unique bille, et il n’aurait pas su qu’en faire.

C’est le jour où les adultes ont compris qu’ils ne pourraient pas empêcher aux enfants d’être des enfants, qu’il les ont placé dans une grande cour carrée, sans caillou, sans bâton, sans herbe, sans arbre, sans rien.

Alors depuis ce jour, les enfants, pendant les récréations, se regardent avec des yeux ronds, en prenant des airs dubitatifs, dépités, peu convaincus et désolés. Et ils attendent. Ils attendent que la récré soit finie, pour enfin pouvoir s’amuser sur le dos des adultes…

Marie Vermande

 

3 commentaires pour "Analyse de la société enfantine par Marie Vermande"

  1. Jeanne dit :

    Bonjour Marie,

    De quelle époque êtes-vous ? Votre introduction évoque La guerre des boutons … Elle est très sympa d’ailleurs et je me verrai bien dans cette guerre des haies et des pneus….
    Mais heureusement les récréations d’aujourd’hui sont bien loin de ce que vous imaginez : les haies et les arbres dans lesquels on peut se cacher sont toujours là et les aménagements de cour y fleurissent : chalets en bois, toboggans, poutres qui peuvent devenir de vrais territoires à défendre !
    Heureusement, les enfants restent des enfants, ils s’adaptent et savent toujours jouer… Les jeux d’enfants évoluent très peu : batailles, billes et ballons.
    Je ne suis pas pour ces nostalgies systématiques : “C’était mieux avant…” Notre propre enfance à chacun est toujours la plus belle, forcément elle est vue avec nos yeux d’enfant…
    Mais les nôtres sont heureux aussi aujourd’hui … et ils font bien la différence entre les filles et les garçons

    Une maman de 4 enfants

  2. Mathilde dit :

    très beau texte !

  3. Marie Vermande dit :

    Sans doute Jeanne qu’il existe encore des écoles où les enfants sont libres comme le vent (heureusement !), mais j’évoquais ici mon expérience de l’école publique, où les enfants sont souvent enfermés dans un petit endroit carré et en béton, et où ils n’ont effectivement pas le droit de touché à ce qui ressemble à de l’herbe ou un bout de bois.
    Après peut-être que je suis juste mal tombée :)

Un truc à dire ?