Babel : le vieux mythe peut-il encore avoir un sens aujourd’hui ?

Babel

On dit souvent que l’art est le reflet d’une époque, le reflet de ses grandeurs, de ses merveilles, de ses vices aussi. De ses folies. Rarement j’ai trouvé cette phrase aussi vraie qu’en sortant de cette exposition. Babel…

L’un des mythes fondateurs qui expliquent le monde que l’on connaît aujourd’hui. Mais qu’est ce qu’un mythe ? Le terme vient du grec μῦθος et signifie fable. Il s’agit donc d’une histoire quelque peu fantastique, qui cherche à expliquer l’un des mythes de l’univers et de l’humanité. C’est une sorte de récit allégorique.

Selon la Bible, au début de l’histoire de l’humanité, les hommes ne formaient qu’un seul peuple dirigé par le roi Nemrod, qui dans son orgueil ordonna de construire une immense tour afin d’atteindre Dieu. Dieu voulut alors punir l’orgueil des hommes qui se croyaient plus puissants que lui. Il éclata dans une très grande colère, déclencha une tempête et fit tomber la foudre des cieux. Lorsque le temps se calma les hommes s’aperçurent qu’ils ne se comprenaient plus, et qu’ils s’exprimaient dans des langages différents. Les groupes d’humains se séparèrent donc, et ils partirent par toute la terre pour fonder des communautés où tous parleraient la même langue. Ces petites communautés devinrent bientôt des villages, puis des villes, et enfin des populations entières. C’est ainsi que l’histoire tente d’expliquer la multitude des peuples de la terre, issue de la diversité linguistique.

Simple fable explicative, ou histoire vraie ?

Difficile de répondre. Toujours est il qu’il semblerait, selon les historiens, que Babel aie réellement existé et qu’il s’agirait de la célèbre ville de Babylone, capitale de la Mésopotamie. La tour, ancienne ziggurat (édifice religieux mésopotamien) est édifiée sous le règne de Nabuchodonosor II entre 604 et 562 avant Jésus-Christ. A cette époque Babylone est à l’apogée de sa grandeur, cependant, c’est peu de temps après qu’elle perdra définitivement sa puissance, en tombant en 539 sous la domination du roi perse Cyrus, et par la suite sous la domination d’Alexandre le Grand en 330. La tour fut démantelée petit à petit au cours des siècles pour construire les villes et villages alentours. Au début du Xxe siècle les archéologues ont mis à jour les traces de l’ancienne cité et de sa tour.

Depuis des siècles le mythe de Babel a inspiré les artistes en Europe : au Moyen-Age, les cathédrales qui s’élèvent toujours plus haut vers les cieux et qui veulent amener les hommes à contempler Dieu, sont souvent comparées à un inverse positif de la tour mythique. Le mot “Babel” viendrait en effet de l’akkadien “porte de Dieu”, tandis que la cathédrale est le portail qui mène les hommes au seuil du royaume céleste.

L’histoire fait ressortir les vieux mythes

Par la suite, dans les périodes troublées de l’histoire, le mythe ressurgit et se présente un peu comme une allégorie d’une œuvre humaine grandiose mais vouée à l’échec, ou d’une civilisation au bord du gouffre : même si dans la Bible la tour n’est pas détruite par Dieu, la fable s’est peu à peu métamorphosée chez les artistes qui achèvent la tragédie de Babel par la destruction spectaculaire de la tour. Au XVIe siècle, l’Europe est traversée par de violents  conflits religieux, et le thème de Babel est à nouveau en vogue, en particulier chez les artistes du Nord de l’Europe : l’on peut citer le célèbre peintre Flamand Bruegel l’Ancien, dont l’interprétation de Babel ne va cesser d’inspirer les oeuvres artistiques qui suivirent. L’histoire pessimiste et noire de la tour de Babel réapparait lors de chaque bouleversement sociétal, notamment lors des diverses révolutions qui secouèrent la France, ou des conflits qui déchirèrent l’Europe au Xxe siècle.

Depuis la toute fin du Xxe siècle, l’on assiste à une résurgence du mythe dans l’art contemporain, et ceci en particulier depuis l’attentat du 11 septembre 2001 mettant à bat les tours jumelles symboles de la puissance de la modernité américaine.

L’exposition Babel, proposée dans le palais des Beaux Arts de Lille jusqu’au 14 janvier, rassemble les créations d’artistes contemporains du monde entier, et indique cette inquiétude du monde artistique face aux changements qui secouent notre monde.

La première chose que l’on remarque en entrant dans l’exposition est une tour de 4 mètres de hauts, composée de 1500 livres écrits en toutes les langues et sur tous les sujets, un peu comme si l’artiste avait voulu rassembler ici la totalité des savoirs humains en une construction unique.

Le mythe inspire les artistes à s’interroger sur le sens de la diversité des langages et des cultures, qui sont une sorte de paravent qui protègerait l’homme contre une langue et donc une pensée unique, close sur elle-même, comme une utopie totalitaire.

Les signes d’un avant Babel?

Le monde d’aujourd’hui, à l’image de cette tour de livres, ne cesse de remettre en question cette diversité : progrès économique, mondialisation, mélange des cultures semblent se dresser comme un pied-de-nez à la légende antique, comme si un avant Babel était possible, où les hommes à nouveau unis par une seule langue, une seule culture, des savoirs uniformisés, ne cesseraient d’avancer vers le progrès économique et matériel, sans besoin de spiritualité pour guider leurs vies.

Les hauteurs vertigineuses des grattes-ciels contemporains semblent corroborer cette interprétation comme cent et mille tours de Babel qui s’élèvent sur toute la surface du globe. Ces constructions humaines un peu folles se font dans tous les sens : autant sur le plan vertical, en s’élevant vers les cieux, que sur le plan horizontal, en se reproduisant à l’infini de la même façon sur toute la planète. Ainsi l’art contemporain, lorsqu’il réinvente l’histoire biblique, le fait à l’image de notre monde moderne, et grâce à des montages photographiques, crée des grattes-ciel gigantesques.

Pourtant, le bouleversement du vieux monde inquiète, et les artiste matérialisent ces inquiétudes dans leur art. Si certains ont oublié que le récit antique se finit tragiquement, la plupart mettent à jour une fin sombre et malheureuse. Ces grattes-ciels bien souvent s’effondrent et s’évanouissent dans la fumée. Le feu qui les anéantit parfois vient du ciel, mais parfois de la terre elle-même, comme si ces constructions s’auto-condamnaient à la ruine.

Marie Vermande

 

1 commentaire pour "Babel : le vieux mythe peut-il encore avoir un sens aujourd’hui ?"

  1. Bonne Mine dit :

    Ce vieux mythe de Babel n’a jamais été aussi vivant qu’aujourd’hui!!!

    Il suffit de descendre dans la rue, multitude de races, multitude de cultures et de croyances, et on voudrait nous faire croire que tout ce beau monde est uni derrière une seule et même bannière. On se fait apprenti sorcier, on est encore assez naïf pour croire que l’on peut dominer la nature sans revers… L’Homme a toujours cette vieille prétention qu’il peut faire aussi bien que Dieu voire le dépasser. On pressent déjà comment tout cela va se terminer: dans les larmes et le sang…

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