L’entretien du mercredi :: Marie, 25 ans, artiste-peintre

Marie Ralli artiste peintre

 Marie est une jeune parisienne de 25 ans, étudiante en géographie à la Sorbonne, et passionnée depuis toujours par la peinture. Récemment elle s’est lancée dans un projet original : réaliser une exposition de peintures sur le thème des Catacombes Interdites de Paris. Belle et Rebelle a décidé d’aller à sa rencontre, et de lui poser quelques questions pour satisfaire sa curiosité.

Bonjour Marie, et tout d’abord, un grand merci d’accorder cet entretien à Belle et Rebelle ! Tu es passionnée de peinture depuis toujours, mais pourquoi choisir les catacombes ?

J’ai choisi les Catacombes Interdites de Paris, car au fur et à mesure de mes fréquentations des souterrains parisiens, j’y ai vu un incroyable potentiel. Un potentiel seulement exploité par les photographes, et d’une part j’ai trouvé ça dommage ; d’autre part, depuis des années, j’avais du mal à trouver un sujet d’inspiration digne d’intérêt, il me fallait un sujet assez atypique. Cette donnée était importante pour moi. Sinon je n’aurais pas eu la motivation de faire cette exposition. Il fallait que via mes pinceaux, je me sente utile, en dévoilant une réalité assez méconnue du grand public. Il y a dans les Catacombes une véritable ambiance, on aime ou pas, là n’est pas la question, mais ça ne laisse pas indifférent. Dés ma première visite en tant que touriste, j’ai tout de suite été attirée de façon irraisonnée par ces lieux. A force de fréquenter les souterrains, j’ai été de plus en plus sensible aux clairs-obscurs, et c’est cette ambiance ténébreuse que je n’ai eu de cesse de transcrire dans mes travaux.

Si je comprends bien, il y a un lien très étroit entre ce que tu peins et ce que tu vis ?

Oui, il y a un réelle relation entre ces deux mondes.

J’ai un exemple assez parlant à ce sujet : pendant mes recherches -qui furent le premier travail pour cette exposition tant le choix crucial de sujets à traiter est une chose ardue vue la quantité d’éléments dignes d’intérêts- j’ai été amenée via plusieurs sites de photographies, à voir des centaines de clichés. Je connaissais très souvent les lieux photographiés, mais parfois non, et de facto je les laissais de côté.

Les lieux présentés dans mon exposition sont tous des endroits que j’ai fréquentés à plusieurs reprises. Dans le cadre de cette exposition, c’était une donnée importante pour moi. Des lieux qui à l’origine demeuraient sans signification pour moi sont devenus familiers. J’y ai laissé plusieurs souvenirs, plusieurs heures de ma vie, j’ai vécu tout simplement. Je pouvais donc en parler en toute liberté, sans avoir l’impression de copier bêtement le modèle des photos qui m’inspiraient. J’ai même eu plus d’affinité à travailler à partir des travaux photographiques de mes amis comme Kierfot, car je les connaissais, et que j’étais parfois présente lorsqu’ils réalisaient leurs photos.

Je peux également peindre des sujets qui ne me touchent pas plus que cela. J’y ai même été confrontée lors de cette exposition dans la réalisation de plusieurs toiles, dont l’une est finalement des plus abouties, d’après mon professeur de peinture.

Peux-tu nous en dire un peu plus sur tes impressions lors de tes descentes sous terre ?

Mes descentes sous terre sont chacune vécues comme un voyage. Elles me font évoluer. Je suis dans Paris sans y être, je suis déconnectée de la réalité. Les heures n’ont plus d’importance, par ailleurs le temps n’a plus le même rythme, il s’écoule rapidement.

Mes impressions sont multiples, elles varient grandement si je descends seule ou accompagnée.

Accompagnée, c’est une sortie très atypique entre amis, on rencontre des gens, on discute, mais contrairement à la surface, on ne cherche pas à savoir à qui l’on parle, on ne se pose pour ainsi dire jamais de questions du type « Tu fais quoi dans la vie ? ». Cette donnée est importante à mes yeux, car elle traduit l’esprit des catacombes : c’est un monde parallèle dans lequel on laisse à l’entrée son identité sociale ou civile.

Quand je descends seule, mes impressions sont plus fortes, car je suis livrée à moi-même tout simplement. Ce furent mes descentes en solitaire qui eurent le plus d’impact dans ma vie de cataphile : elles me furent mentalement formatrices, et j’en vois les effets dans mon état d’esprit actuel.

Tu es parisienne, est ce que faire connaissance avec les catacombes n’a pas changé la vision que tu avais jusques là de ta ville, Paris ?

En effet, connaître les catacombes m’a fait voir un autre aspect de la capitale. D’une part, on se rend compte qu’il s’agit d’un véritable gruyère, et cela 25 ou 30 mètres sous terres. On est en dessous des métros, des parkings, bref on se situe dans les vraies profondeurs, c’est comme si on naviguait dans les sphères intimes d’une personnalité. On se sent en quelque sorte privilégié.

De plus, cette passion n’est pas nouvelle, je me souviens avoir été très fortement impressionnée quand j’avais 12 ans, par la visite des catacombes situées vers Rome. Déjà à l’époque ces lieux m’avaient enchantée, j’y avais senti le contact physique avec le passé.

Parcourir les catacombes relève de cet ordre, voir des ossuaires sauvages m’ont montré que les vivants vivent sur les morts. Voir les sculptures, les peintures, les mosaïques ou encore l’aménagement de salles par les cataphiles m’ont permis de voir que du moins Paris dans ses entrailles n’est pas la ville-musée qu’elle est à la surface. Faire une œuvre d’art dans les catacombes, c’est l’exposer à toutes sortes de cataphiles plus ou moins bien intentionnés (je ne compte plus le nombre de saccages de toutes sortes que subit le réseau depuis quelques temps). Plusieurs de mes peintures rendent témoignage de divers travaux artistiques maintenant détruits, c’est triste, mas au final on se dit qu’ainsi va la vie. Rien ne peut être arrêté sur image, si je puis m’exprimer ainsi. Au final il s’agit d’un patrimoine en perpétuel renouvellement, même si je considère que les saccages -surtout certains- sont à classer dans l’ordre de la bêtise humaine.

Ton meilleur souvenir et ta plus grande peur lors de tes visites des catacombes ?

J’ai beaucoup de bons souvenirs dans les catacombes, mais je n’en retiendrais que deux. Des anniversaires, celui d’un ami, puis le mien, pendant lequel une vingtaine d’inconnus se sont mis à chanter « joyeux anniversaire » sans que je m’y attende. Pour quelqu’un qui ne fête jamais son anniversaire, par flemmardise d’organisation, ce détail reste important dans mon esprit. Mes meilleurs souvenirs sont donc vécus avec mes amis, car les catacombes c’est avant tout une donnée sociale, dans laquelle on rencontre des gens qui partagent la même passion.

Ma plus grande peur remonte à ma première descente en solitaire. D’une part -tout cataphile te le dira- la première descente est un passage délicat. On apprend à se repérer, à affronter la solitude dans l’obscurité des galeries, à gérer véritablement ses angoisses, voire ses phobies, de la panne de lampe, de se perdre… Bref, c’est l’aventure… Il se trouve que pendant cette première descente, j’ai été confrontée à un fumigène. Je me suis retrouvée en quelque sorte catapultée du niveau débutant au niveau confirmé en quelques secondes. Là, pour la première fois de ma vie, j’ai vécu une véritable tension psychologique car je ne voyais plus rien à 50cm. Ça faisait beaucoup pour une première descente, on va dire. Puis au final, je m’en suis sortie toute seule, en ayant l’impression en sortant de cette galerie inondée de fumée que je vivais comme une renaissance, car jamais je n’aurais cru, avant de l’avoir vécu, être capable d’un tel sang-froid. Dés lors j’ai su que je venais de subir une sorte de « baptême initiatique », si je peux m’exprimer ainsi, car c’est difficile à expliquer.

Ces visites des catacombes sont interdites, l’interdit t’attirerait donc ? Qu’est ce que tu risques ?

Oui l’interdit m’attire en partie, car c’est palpitant au début. Mais c’est juste un facteur parmi tant d’autres. Je ne suis jamais allée dans les catacombes officielles par exemple, car elles sont connues de tous. Ce qui m’attire, c’est l’inconnu, le sentiment de la découverte d’un lieu chargé d’une histoire et voué à l’oubli si nous les cataphiles on ne le fréquentait pas.

Pour m’être déjà fait attrapée par les cataflics, on risque une amende, et si c’est la ferroviaire, l’addition est beaucoup plus salée. La fréquentation des lieux est interdite, donc toute descente est susceptible de terminer par une contravention plus ou moins conséquente selon les forces de l’ordre.

Te considères-tu comme une rebelle ?

Si faire un peu ce que je veux sans me soucier des lois est une attitude rebelle, dans ce cas je le suis.

Qu’est-ce que c’est pour toi être une rebelle aujourd’hui ?

C’est assez compliqué comme question… Pour moi être rebelle aujourd’hui c’est s’affirmer en tant que femme moderne sans forcément basculer dans le féminisme, trouver peut-être un juste milieu dans un monde rempli d’excès. Etre rebelle serait donc plus un état d’esprit de non-conformité à tous les niveaux, qu’un mode d’action agressif, comme l’entendrait le monde politique.

 Tu as dû rencontrer beaucoup de difficultés pour mettre en place ton exposition, aurais-tu des conseils pour des personnes qui comme toi voudraient se lancer dans un projet semblable ?

Avant toute chose il faut être déterminé, enlever toute pensée négative de son esprit et se projeter dans la réussite. Personnellement j’ai été beaucoup aidée par l’aide spontanée de mes amis, ce qui m’a permis de monter un projet beaucoup plus abouti que ce que j’aurais cru au départ. Ce fut un véritable travail d’équipe.

J’ai rencontré pas mal de difficultés pour monter ce projet, à tous les niveaux. En l’espace de trois mois j’ai réalisé quatorze de mes travaux. C’était très intensif, il me fallait tenir un rythme qui noyait le jour et la nuit dans le travail pictural, et c’était donc un temps de remise en question perpétuelle. En cela je remercie les personnes qui m’ont conseillé pendant ces mois d’été.

Une fois ce travail fini, comme je fais cette exposition via le Service Culturel de Paris IV Sorbonne, qui favorise ce genre d’entreprise étudiante, j’avais naturellement prévu d’exposer dans leurs locaux ou une annexe, je n’avais donc pas envisagé une seconde de m’investir dans ce genre de recherches. Il s’est trouvé que fin septembre, j’ai été mise au fait que les facs fermaient à 19h, et que donc mon vernissage devait se cantonner de 17h à 19h, c’est à dire rien, surtout si je voulais inviter des gens qui ont une vie active. A partir de ce moment, je n’ai eu de cesse de chercher un local, d’autant plus que je venais de commencer la communication relative à l’événement… ça m’a pris un mois, et là encore, c’est un ami qui a débloqué la situation, pour finalement trouver le lieu dans lequel j’expose.

Une autre difficulté fut de gérer la communication, envoi des cartons d’invitation, mailing, affichage, déposer des piles de flyers dans des lieux spécifiques. Cela reste un travail véritablement chronophage.

L’organisation du vernissage de la salle demeure aussi une donnée délicate que je vais réaliser demain…

La difficulté réside aussi dans la persévérance, ne pas se décourager, rester dans le même état d’esprit quoiqu’il arrive. Il faut être passionnée en réalité. J’ai l’impression de vivre une espèce de relation amoureuse avec mon exposition, depuis huit mois, tant elle est omniprésente dans mon esprit.

Aurais-tu quelque chose à ajouter pour surprendre nos lectrices ?

J’en ai marre de voir des filles à poils partout dans les publicités, je trouve ça très dégradant pour l’image de la femme, elle n’est vue qu’à travers un corps objet. De là j’en viens à analyser les toiles et je remarque que très souvent les peintres n’ont eu de cesse de représenter, ou devrai je dire louer, la nudité féminine à travers leurs travaux. Maintenant que je suis rentrée dans la partie, je vais inverser les rôles, question de justice il faut que nous aussi on puisse se rincer l’œil. A travers mon exposition j’ai commencé à appliquer cette logique à travers deux toiles ! c’est une raison de plus d’aller voir mes travaux !

Merci encore Marie pour cet entretien. Belle et Rebelle souhaite que ton exposition soit une véritable réussite ! Et j’espère que cet entretien aiguisera la curiosité de nos lectrices, qui peuvent aller se renseigner notamment sur la page facebook Marie Ralli, dédiée à tes travaux de peinture.

 

Propos recueillis par Marie Vermande

3 commentaires pour "L’entretien du mercredi :: Marie, 25 ans, artiste-peintre"

  1. Aude dit :

    Exposition très intéressante et vernissage très réussi. Marie, continue de faire briller cette petite étincelle de plaisir dans nos yeux ! Je recommande cette exposition chaudement.

    Pour la partie “J’en ai marre de voir des filles à poils partout dans les publicités” je te rectifie, il y a bien des filles dans quasiment toutes les pub, avec des positions plus ou moins tendancieuses, mais à poil, ça ne se fait plus en France depuis un petit moment, il y a une sorte de censure de la part des publicitaires de ce côté là, et je suis contre la censure… ^^
    …On en reparlera autour d’un verre de ce bon vieil hypocras :p

    • Marine dit :

      Je me demande ou vous vivez Aude parce que les filles à poils, j’en croise!
      Ca va du kiosque à journaux aux émissions de TNT….
      On ne sait plus où donné de la tête pour ne pas les voir!

      Sinon Marie, merci beaucoup. Votre interview m’a donné des frissons. Les catacombes sont vraiment des endroits mystérieux qui méritaient la reconnaissance que vous leurs faîtes à travers vos peintures.

      J’espère pouvoir me rendre à votre exposition très prochainement.

      Bonne continuation

    • marie dit :

      merci pour vos commentaires cela fait plaisir, la reconnaissance étant ce dont on a finalement le plus besoin quand on débute!
      je sais Aude que tu travailles dans le milieu de la communication visuelle, donc tu défends tes positions, néanmoins affirmer qu’il n’y a pas de femme à poil dans les publicités je trouve que c’est un peu osé pour le coup! on en rediscutera comme tu le dis derrière un verre d’hypocras!

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